Marie-Poulette
ça caquète au poulailler

‘Derrière le mur’

Être reconnue

C’est une petite dame. Toute petite. Toute maigre. Discrète. Presque transparente. Bien plus transparente que les verres de ses lunettes.

Si elle n’était pas venue me voir à la fin de l’atelier, je ne l’aurais pas remarquée, absorbée par celles qui en font trop.

Elle ne veut pas qu’on la voit, elle ne veut peut-être pas voir non plus.

Enfin, je crois.

 

Et puis, au moment de sortir, elle me dit « je vous connais »

Moi, je ne la reconnais pas. Non. Vraiment. Non.

Si, si, je vous connais, vous faites des spectacles. Je vous ai vue, vous lanciez des petits cœurs en papier en l’air, ils volaient et puis, vous avez donné une pomme, pour celui qui racontera des histoires après vous. Je vous connais.

 

Elle me connait. En vrai.

Je sors.

Je rentre. Je n’en reviens pas.

Elle me connait. Dans la vraie vie de dehors.

Dans ma vie à moi.

C’est idiot, mais j’en suis un peu retournée.

Il y a ma vie, dehors. Il y a leur vie dedans.

Et jamais je n’avais pensé à l’avant ou l’après. Au moment où elles sont aussi dehors.

 

Elle est discrète. Elle ne dit jamais rien pendant les ateliers, elle se fait oublier mais toujours après, elle vient me voir, elle me glisse toujours deux mots, deux mots qui la rappelle à dehors, à avant, toujours avec un lien avec moi, avec ce spectacle qu’elle a vu, qu’elle a aimé. Avant. Et moi, je l’aime bien, elle.

 

Et puis, j’ai appris pourquoi elle est dedans. Par quelqu’un de très chouette, qui l’a connue avant-dehors aussi, qui l’a aussi connue dans les belles histoires à écouter.

 

Elle a tué son bébé.

 

J’essaie de la voir sans penser à ce qu’elle a fait. Ne pas penser ce moment. Rester dans l’avant, dans les spectacles, rester dans le maintenant avec sa couverture, elle est sublime sa couverture, une des plus belles, je crois, pensée finement, tout y organisé avec subtilité. Elle a brodé plein de lettres, des initiales, pour penser à sa famille, qu’elle dit.

 

Et en cousant sa couverture, j’essaie de ne pas penser. Et je pense. Je pense que peut-être une de ces initiales, c’est son bébé, que peut-être, une de ses initiales, c’est sa mère à elle. Et je pense. Je pense qu’elle est venue voir un de mes spectacles avec mes petits cœurs qui volent avec son bébé. Qu’elle a aimé ce spectacle avec son bébé. Que peut-être, elle devait aimer son bébé. Que c’est tellement compliqué à comprendre. Ne pas comprendre. Ne pas penser.

 

Penser… Penser…

 

Allez, haut les coeurs, les petits coeurs qui volent dans mes spectacles !

Love sur vous ! Particulièrement plein ce soir.

(je suis FB et aussi sur instagram… Pour vous changer les idées, j’ai mis les photos de l’anniv du benjamin, sur les pirates)

La couv en photo n’est pas la sienne, je crois que j’aurais peur de la trahir.

 

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Se planter

Souvent, dans les ateliers, l’humeur est joyeuse. Même si ça râle, ça grogne, on rit. C’est gai et c’est un moment qui se veut comme ça, détenu, une parenthèse légère.

 

Aujourd’hui, elle est excitée comme une puce, elle veut rire, se marrer. Trop, peut-être.

C’est une petite dame, ronde comme pomme. Elle coud très bien, tout en finesse, en délicatesse, elle est assez discrète, d’ordinaire.

 

Aujourd’hui, elle est super énervée.

 

C’est une petite dame qui pourrait être ma voisine. Une dame qui d’apparence est bien sous tout rapport.

Sauf qu’elle est là-bas. Elle est dedans. je ne sais pas ce qu’elle a fait et je m’en fiche.

 

Aujourd’hui, elle est sur 220 volt.

 

Alors, elle enchaine les blagues qui de fil en aiguille deviennent très grivoises.

Et elle rit fort. Très fort.

– Hé, hé ! Quelle est la durée de vie d’une moule ???

Et ça piaffe, ça s’esclaffe…

 

– Hé, hé, hé, et celle-là : Quel est le point commun entre une femme et une pantoufle ?

Ça se marre encore plus fort. Elle pleure de rire. Larmes de crocodile de celle qui en fait trop.

 

Elle me dit : ça vous choque, hein ?

Non, ça ne me choque pas. Elle imagine quoi ? Que comme je suis dehors, je suis prude, une vierge effarouchée ?

Qu’une fois dehors, j’enfile une cornette ? Sornettes !

Ça ne me choque pas, mais ça me gonfle un peu. Je n’aime pas tellement les blagues, je n’aime pas rire sur commande, je n’aime quand ça rit trop fort, c’est comme quand ça crie trop fort.

Elle cherche à savoir. A savoir ce que je peux entendre, à savoir la limite de ce qu’elle peut dire. De ce qui est entendable.

 

– Ben moi, j’ai planté.

Je lève la tête : Pas grave. On peut se tromper, on prend un autre morceau de tissu et on recommence, ici, on a le droit de se planter.

Elle rit encore trop fort.

– Non ! J’ai planté, je l’ai planté.

Une autre : Ah ! moi aussi, j’ai planté !

– Ouais, mais moi, je ne l’ai pas loupé.

D’un coup, elle ne rit plus, elle ouvre grandes les vannes. Tout sort d’un coup. Les portes enfoncées, les pare-brises explosés, les clavicules cassées, les guet-apens loupés… et le jour de trop, le coup de trop. Elle, elle a tout supporté, mais le jour où il s’en est pris au gamin, elle attrapé le couteau de cuisine et elle a planté. Elle l’a planté.

Aucun regrets. Elle recommencerait. Sans hésiter.

 

Alors, y’a un silence.

A coin de l’oeil, je vois bien une petite larme. Une vraie. Personne ne l’a vue. Tout le monde a la tête dans son ouvrage. Ne pas voir. On ne regarde pas ça.

 

L’autre :  moi aussi, j’ai planté, mais je l’ai loupé, ce con ! Et dire qu’il me demande des parloirs. Enfoiré.

 

Et finalement, Elle plonge la main dans son sac en plastique, elle sort une toute petite fleur en tissu. Minuscule.

– C’est pour ma fille. Pour ma chérie, pour ma doudou, mon p’tit chat, ma puce, ma minette, ma mignonette. Pour ses cheveux. Qu’est-ce qu’elle va être jolie !

 

Et moi ? : Ben oui, elle va être jolie. Elle est belle cette fleur, elle est fine et délicate. C’est un beau travail… tout en douceur, plein d’amour.

 

C’est parfois un peu comme ça, les ateliers. On y dit des choses qui parfois doivent être dites, tout comme on tait ce qui dit être tu. On passe du chaud au froid en quelques secondes. Il faut savoir se taire, juste recevoir. Il ne faut pas juger, même pas questionner,  juste recevoir.

En revanche, il faut savoir s’émerveiller du beau. Toujours. En toutes circonstances.

 

Elles se livrent donc parfois. D’une certaine manière, ça les délivre et je repars chez moi un peu chargée d’émotions, même si j’essaie de ne pas me laisser engloutir. Parfois, c’est trop, trop lourd, alors, à mon tour, je décharge, sur vous. On partage un peu la peine, symboliquement. Et moi, je suis à nouveau plus légère. Alors, merci !

Allez, on garde le love ! Love sur vous, alors !

Je suis instagram et sur FB.

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Couvertures de rêves pour prisonnières en panne émerveillements

Voilà la première partie des couvertures de rêves terminée.

Pour rappeler le projet : j’ai rapporté plus de 300 coupons. Chacune a coupé 100 morceaux. Certaines les ont rangés par couleurs, par thèmes, d’autres en vrac. Il y en a qui ont brodé, des noms, des mots. Certaines ont laissé faire le hasard.

Certaines couvertures sont pour des bébés attendus, d’autres pour des enfants. Certaines couvertures resteront avec elles, pour elles. L’une m’a dit tout à l’heure qu’elle allait dormir avec.

Dans ces couvertures, il y a parfois un sens, un secret caché, parfois, juste du joli et du bon temps. Certaines ont fait des schémas, ont pensé leur couverture, d’autre l’ont simplement rêvées.

Après, je l’avoue, tout n’est pas rose non plus. C’est un monde dur et âpre, les vécus le sont aussi. La souffrance, la détresse sont prégnantes. C’est un temps hors du temps, un parenthèse tout à fait désenchantée. Elles forcent mon admiration par leur capacité à vivre cette situation… à vrai dire, elles ont parfois une joie de vivre de façade, façade qui se fendille parfois.

 

Allez, je suis FB, mais aussi sur instagram !

Love sur vous !

 

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La reconnaitre.

Je ne suis pas du tout physionomiste, c’est un vrai handicap social. Vraiment.

 

C’était mon premier atelier.

J’étais toute nouvelle, toute fraiche en prison.

Je venais juste de comprendre que je serais seule avec les détenues, c’est bien comme ça qu’on les appelle.

C’est ce qu’elles sont, des détenues.

Mais moi, je ne les appelle pas comme ça. Je dis toujours « participantes ». Le temps de l’atelier, elles sont juste des participantes.

Elles sont aussi des femmes, des mères, des filles.

Je ne sais que rarement ce qu’elles ont fait.

Elles ne me le disent pas et je ne le demande pas. Parce qu’elles sont des participantes.

Parce que je me fous de savoir si elles ont volé, arnaqué, tué Pierre, Paul ou Jacques.

Je ne suis pas très physionomiste, je ne peux pas le nier.

 

Ce premier jour, j’ai dû apprendre vite, sur le tas. En fait, je n’ai pas appris grand chose, j’ai fait comme dans n’importe quel atelier, n’importe quelle formation avec n’importe quelles participantes. Sauf que là, les ciseaux ont des bouts ronds. Sauf que là, la porte est fermée. A clef.

 

Y’avait cette fille. Sa tronche me disait bien quelque chose.

Mais je ne suis pas très physionomiste, alors, j’ai fermé ma bouche.

Elle est chouette cette participante. Elle est souriante, elle est drôle, elle est intelligente, polie, avec de belles idées sur ce qu’elle fait en atelier. Vraiment je l’aime bien.

Je ne suis pas physionomiste et ça n’est pas bien grave.

 

Les ateliers se succèdent. Je la connais, cette fille. Mais où ? Mais quand ? Et je continue à ne rien dire.

Je ne suis pas physionomiste parce que je n’ai pas de mémoire.

 

Et puis, un soir tard, à la téloche, je la reconnais. Et je sais. Je sais où je l’ai vue.

A la télé, au journal, rubrique « affaires sordides ».

Je sais ce qu’elle a fait. Le pire. L’incompréhensible, l’inhumain, l’inimaginable.

Je sais. Je pense qu’elle sait que je sais.

Tout le monde sait.

Je ne dis rien. Je n’ai pas de mémoire. J’oublie que je sais.

Je ne suis pas physionomiste et c’est tant mieux.

J’ai des participante. Il y a cette fille qui sourit.

Et c’est bien comme ça.

 

Zou ! Je suis sur instagram @marioncailleret et sur fb aussi « on n’a pas 4 bras »

(merci pour tous vos com sur le dernier article, sur mon flip d’angoissée… Je vois que ne suis pas seule !

Loooooove sur vous !!!

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Entrer pour sortir

J’ai donc repris mes ateliers en prison. Presque un an que j’avais arrêté. Que je suis contente de retourner là-bas.

Une chose est claire : je crois qu’il est parfois plus difficile d’entrer en taule que d’en sortir.

Entrer, c’est toute en histoire en soi.

Y’a la première sonnette qui permet d’entrer dans le sas de contrôle. On sonne. On attend. Parfois longtemps. Parfois très longtemps, jusqu’à plusieurs minutes, même s’il pleut. Les agents, sont juste là, de l’autre côté de la vitre sans teint, mais on attend.  On ne sonne jamais deux fois. Parce qu’on sait que si ça ne s’ouvre pas, c’est que ça ne peut pas s’ouvrir. On ne s’énerve pas, on ne s’impatiente pas. jamais. On attend.

On n’attend pas qu’ils veuillent pas qu’ils veuillent bien ouvrir. On attend seulement que ça soit possible. Pour ouvrir une porte, il faut que les autres soient fermées, que tout soit sécurisé.

On n’entre pas en taule comme dans un moulin.

 

Quand la porte s’ouvre, il faut obtenir un badge.

Pour avoir un badge, il faut être sur la liste. Pour être sur la liste, il faut y avoir été mis.

Pour avoir un badge, il faut une pièce d’identité. Toujours la même. Pas question d’entrer avec le passeport si on a fait enregistrer la carte d’identité. Impossible. On a beau jouer sur la capital sympathie, faire des sourires, être polie, serviable, la carte, c’est la carte.

On n’entre pas en taule comme chez mémé.

 

Une fois qu’on a le badge, il faut faire entrer le matériel. Un chariot complet. Parfois, il faut tout faire vérifier dès l’entrée et recommencer avant l’atelier. Déballer mon sac avec 250 coupons de tissus doux dans le sas froid, ouvrir les trousses, compter et recompter les ciseaux à bouts ronds et les aiguilles (et si je m’étais trompée, et si j’avais mal compté avant de partir ? ). Parfois, il faut aussi contrôler les livres, vérifier que la souris verte n’est pas rouge. Parce que parfois, c’est nécessaire, parfois, c’est tendu.

On n’entre pas en taule comme on passe par le chas d’un aiguille.

 

Et puis, faut passer le matériel dans « le tunnel qui voit tout à l’intérieur des trucs » (est-ce que ça verrait les gens tout nus si on passe dedans ?), on met les clefs, les ceintures et parfois aussi les chaussures dans un petit bac qui passe aussi dans la machine.

Vous n’avez pas de portable ? De matériel électronique ? De clef USB ?

Non, non et re-non (je suis sûre de les avoir planqués dans la voiture, j’en suis sûre, je me revois le faire enfin… je crois…)

Passer sous le détecteur de métaux qui ne voit pas les gens à poil… enfin… je crois…

On n’entre pas en taule comme dans une boite de nuit.

 

Et puis faut passer toutes les grilles. Sonner. Attendre. Attendre encore. Tirer les grilles, passer avec le matériel.

Et encore des grilles et des sonnettes et encore et encore…

On n’entre pas en taule comme dans un zoo.

 

Et puis, on arrive où on doit. On déballe encore une fois, on compte, on note. On attend…

On n’entre pas pas en taule comme dans du beurre.

 

Pour repartir, c’est plus simple. On compte les ciseaux à bouts ronds et les aiguilles. On dit merci-bon courage-à la semaine prochaine-bonne soirée. On repasse les grilles, on reprend la carte d’identité et on sort.

 

Il est parfois plus facile de sortir de taule que d’y entrer.

Parfois.

D’autres fois, avec d’autres histoires, de l’autre côté des barreaux il est parfois bien plus facile d’y entrer que d’en sortir.

 

En travaillant en prison, j’apprends une autre temporalité. Ce n’est pas « la faute » des agents. C’est juste comme ça. Vérifier et re-vérifier. Ne pas se contenter d’une bonne tête… C’est comme ça. C’est normal.

 

Je vous reparlerai de ce chouette atelier ! J’y fais un adaptation d’un Bai Jia Bei, couverture aux 100 voeux ou aux 100 rêves. Parce que, mes petites dames, ils faut qu’elles en aient encore des rêves. Important !

 

Suis sur instagram @marioncailleret et aussi sur FB on n’a pas 4 bras.

Love sur vous !

(là, c’est un prototype de ce que je fais avec elle. Chaque carré de tissu correspond à un mot)

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L’eau qui dort…

Je ne montre que ce que je veux bien montrer.

Souvent, j’essaie de montrer l’humanité. L’humanité des surveillants, parce qu’il y en a plein de très, très chouettes.

L’humanité des prisonnières, parce qu’il y en a de très, très chouettes (qui ont fait des bêtises, parfois grosses)…

Parce que j’aime ces ateliers.

Parenthèses pour elles et pour moi.

 

Et puis, y’a des fois, où c’est moins bien, moins agréable, moins sensible… ou plus, je ne sais pas bien.

 

 

C’est le dernier atelier d’une série de 9.

On est à 16 dans une petite pièce surchauffée. Fermée, à clé.

Je n’ai que 2 bras, 2 oreilles et une machine. J’enchaine, j’essaie d’aller vite pour satisfaire tout le monde…

Elle est là. Souvent, elle ne dit rien. Elle est très calme.

J’ai cousu son petit balluchon. Il est beau, plein de détails sensibles.

Elle est toujours douce, elle parle à voix basse. Toujours.

Le genre de détenue dont on se demande ce qui a pu se passer pour qu’elle se retrouve là.

 

Et il fait chaud et elles se pressent derrière moi, avec tout ce qu’il faut coudre…

Souvent, c’est particulier, les derniers ateliers.

On se dit au revoir… On ne se dit jamais à bientôt. Parce que si on les revoit bientôt, c’est qu’elles sont encore là. Si elles sont encore là, c’est qu’elles ne sont pas sorties.

On se dit bon courage…

 

Elle voudrait que j’ajoute les lettres d’un nom sur son balluchon.

Ça n’est pas que je ne veux pas, c’est que je ne peux pas.

Tout est assemblé.

C’est trop tard.

Elle ne veut pas l’entendre, elle ne peut pas l’entendre.

 

Elle voudrait que je lui donne du fil et une aiguille. Juste pour elle.

Juste pour qu’elle termine.

Ça n’est pas que je ne veux pas, c’est que je ne peux pas.

C’est la règle.

C’est comme ça. Personne ne repartir avec les aiguilles à broder en cellule.

Même elle, même si elle est douce et gentille. Même si elle est calme.

C’est la règle…

 

Alors, d’un coup, c’est l’explosion. L’eau qui dort se réveille.

Hurlements et cris.

Pleurs et gestes brusques.

 

Très vite, la porte s’ouvre.

Le chef entre. Elle sort.

On l’entend hurler dans les couloirs. Et hurle tout ce qu’elle trouve injuste.

 

Dans la salle, y’a un grand silence.

L’heure est passée. L’atelier est terminé.

La sortie se fait, un peu tendue… Pas de serrage de mains, pas de au revoir… Même pas de bon courage.

Une moche fin.

Une moche fin pour elles. Une moche fin pour moi.

Avec le sentiment de n’avoir pas réussi à faire bien, à faire mieux… Avec une sale impression de gâchis.

 

Et on comprend, bien sûr que l’on comprend que tant de frustrations quotidiennes ça fait bouillir à l’intérieur.

 

Je n’ai pas de super pouvoirs. Je n’ai même pas de pouvoirs du tout. Je compose comme je peux. Et parfois, je peux peu.

J’essaie pourtant de donner tout ce que je peux, tout en gardant ma peau, ma chemise…

 

Ça n’est vraiment pas que je ne veux pas, c’est juste que je ne peux pas toujours…

 

 

Je suis sortie éreintée de cette séance. Comme si un rouleau compresse m’avait ratatinée.

Je suis sortie en me disant que c’était bien que ça soit la dernière séance… Même si elle était moche.

J’ai essayé de ma dire que l’après-midi, j’allais à la maternité, m’occuper de Ce Bébé et de moi.

Malgré cette chouette petite vie qui pousse en moi, c’est un peu resté, cette impression de moche.

 

Parce que voilà, pour la première fois, j’ai eu peur… Peur d’une de mes petites dames.

Et je suis tellement navrée d’avoir eu peur.

 

Aujourd’hui, c’était le dernier atelier ailleurs, un vrai dernier, où on se dit au revoir… Une des dames m’a dit « et votre mari, il vous laisse venir ici, avec nous. Il n’a pas peur pour vous »

J’ai donc compris, que toute gentille que je suis, ma foi, la taule, ça n’est pas rose du tout. Ça peut aussi faire peur.

J’ai compris toute l’énergie qu’il faut pour venir y travailler tous les jours.

 

Bon, sinon, je suis sur FB : Chez Marie Poulette et pour quelques semaines encore, chez on n’a pas 4 bras (c’est là que je suis le plus)



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Des Noeuds

(petites chroniques sur les ateliers que j’anime en atelier carcéral. Ça n’est que ma vision… avec toute sa subjectivité. Vous pouvez retrouver toutes les chroniques, en cliquant ici, il faut faire dérouler vers les bas !)

 

C’est un atelier.

Un atelier avec des femmes.

Détenues.

 

Pendant l’atelier, on brode, on coud et on papote.

Souvent, elles n’ont jamais brodé.

On choisit les couleurs ensemble.

Et point par point, on noue.

Elles brodent des prénoms, des cœurs, des fleurs, des histoires.

Leur histoire parfois.

Elles assemblent la feutrine douce.

Et on fait des nœuds.

Des nœuds pour que ça tienne bon. Pour que ça tienne joli. Pour ça tienne doux.

 

 

Et on papote.

Elles parlent.

Elles me parlent. Beaucoup, énormément, vite, à voix basse.

Elles racontent souvent ce qu’elles savent du dehors.

Du dehors où elles ne sont pas.

Du dehors qui les rend folles.

Leurs maris qui sont seuls… enfin, il paraît qu’ils en profitent.

Du dehors où il y a leurs enfants. Les enfants qui sont placés chez d’autres.

Les enfants qui ne vont pas bien. Pas bien à l’école.

Celui qui est en fugue.

Elles sont dedans.

Elles ne peuvent pas gérer.

Et ça leur fait des nœuds au bide, des nœuds au cerveau, des nœuds au cœur.

 

Elles racontent aussi le dedans.

Le dedans qui est aussi dur, âpre et rêche que la feutrine est douce.

Les murs aussi gris que les fils sont colorés.

Elles parlent du mandat qui n’arrive pas.

Des voisines qui font trop de bruit.

De la nourriture qui n’a pas de goût.

Et puis, demain, ou un autre jour, elles auront peut-être une place pour travailler en blanchisserie… ça mettra du beurre dans le quotidien.

Et puis, un jour, un jour, elles sortiront… Alors, la vie continuera.

Elles seront dehors.

Et le dire, l’espérer, le voir presque, ça enlève les nœuds…

 

 

Et puis, il y a elle. Elle qui a fait un nœud. Un seul.

On a vite compris, en passant les grilles ce jour-là, qu’il y avait quelque chose.

On a entendu « arf… espérons que la semaine commencera mieux qu’elle a fini »

Elle a juste fait un nœud. Un nœud parce qu’elle ne devait plus supporter tous les autres. Tous ces nœuds qui font la vie compliquée…

Je ne la connais pas.

Je ne la connaitrais jamais. Elle n’est jamais venu à l’atelier.

Elle ne viendra jamais.

Elle a fait un nœud.

Juste un.

Un dernier nœud…

 

Et puis je demande… Mais qu’est-ce qu’il y a aujourd’hui ? Je vois, j’entends qu’il y a un truc…

 

– Hier, on a eu une pendue.

 

 

 

 

Alors, je ne dis plus rien.

Il n’y a plus rien à dire.

 

Je sors. Il fait beau pourtant.

Et toute la journée, j’y pense à ce nœud. Ce dernier nœud.

 

Je ne la connaissais pas…

Je ne l’ai jamais vue.

 

Mais il y a ce nœud…

 

 

 

 

Bon, voilà… Pas rigolo ce soir. Mais on ne peut pas passer son temps à se fendre la poire.

Et puis, les trucs moches, ça permet aussi de se rendre compte à quel point la vie peut aussi être belle !

 

On se retrouve FB… Si vous en avez envie : Plume de Marie Poulette ou on n’a pas 4 bras (je suis plus souvent là !)

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