Marie-Poulette
ça caquète au poulailler


Entrer pour sortir

J’ai donc repris mes ateliers en prison. Presque un an que j’avais arrêté. Que je suis contente de retourner là-bas.

Une chose est claire : je crois qu’il est parfois plus difficile d’entrer en taule que d’en sortir.

Entrer, c’est toute en histoire en soi.

Y’a la première sonnette qui permet d’entrer dans le sas de contrôle. On sonne. On attend. Parfois longtemps. Parfois très longtemps, jusqu’à plusieurs minutes, même s’il pleut. Les agents, sont juste là, de l’autre côté de la vitre sans teint, mais on attend.  On ne sonne jamais deux fois. Parce qu’on sait que si ça ne s’ouvre pas, c’est que ça ne peut pas s’ouvrir. On ne s’énerve pas, on ne s’impatiente pas. jamais. On attend.

On n’attend pas qu’ils veuillent pas qu’ils veuillent bien ouvrir. On attend seulement que ça soit possible. Pour ouvrir une porte, il faut que les autres soient fermées, que tout soit sécurisé.

On n’entre pas en taule comme dans un moulin.

 

Quand la porte s’ouvre, il faut obtenir un badge.

Pour avoir un badge, il faut être sur la liste. Pour être sur la liste, il faut y avoir été mis.

Pour avoir un badge, il faut une pièce d’identité. Toujours la même. Pas question d’entrer avec le passeport si on a fait enregistrer la carte d’identité. Impossible. On a beau jouer sur la capital sympathie, faire des sourires, être polie, serviable, la carte, c’est la carte.

On n’entre pas en taule comme chez mémé.

 

Une fois qu’on a le badge, il faut faire entrer le matériel. Un chariot complet. Parfois, il faut tout faire vérifier dès l’entrée et recommencer avant l’atelier. Déballer mon sac avec 250 coupons de tissus doux dans le sas froid, ouvrir les trousses, compter et recompter les ciseaux à bouts ronds et les aiguilles (et si je m’étais trompée, et si j’avais mal compté avant de partir ? ). Parfois, il faut aussi contrôler les livres, vérifier que la souris verte n’est pas rouge. Parce que parfois, c’est nécessaire, parfois, c’est tendu.

On n’entre pas en taule comme on passe par le chas d’un aiguille.

 

Et puis, faut passer le matériel dans « le tunnel qui voit tout à l’intérieur des trucs » (est-ce que ça verrait les gens tout nus si on passe dedans ?), on met les clefs, les ceintures et parfois aussi les chaussures dans un petit bac qui passe aussi dans la machine.

Vous n’avez pas de portable ? De matériel électronique ? De clef USB ?

Non, non et re-non (je suis sûre de les avoir planqués dans la voiture, j’en suis sûre, je me revois le faire enfin… je crois…)

Passer sous le détecteur de métaux qui ne voit pas les gens à poil… enfin… je crois…

On n’entre pas en taule comme dans une boite de nuit.

 

Et puis faut passer toutes les grilles. Sonner. Attendre. Attendre encore. Tirer les grilles, passer avec le matériel.

Et encore des grilles et des sonnettes et encore et encore…

On n’entre pas en taule comme dans un zoo.

 

Et puis, on arrive où on doit. On déballe encore une fois, on compte, on note. On attend…

On n’entre pas pas en taule comme dans du beurre.

 

Pour repartir, c’est plus simple. On compte les ciseaux à bouts ronds et les aiguilles. On dit merci-bon courage-à la semaine prochaine-bonne soirée. On repasse les grilles, on reprend la carte d’identité et on sort.

 

Il est parfois plus facile de sortir de taule que d’y entrer.

Parfois.

D’autres fois, avec d’autres histoires, de l’autre côté des barreaux il est parfois bien plus facile d’y entrer que d’en sortir.

 

En travaillant en prison, j’apprends une autre temporalité. Ce n’est pas « la faute » des agents. C’est juste comme ça. Vérifier et re-vérifier. Ne pas se contenter d’une bonne tête… C’est comme ça. C’est normal.

 

Je vous reparlerai de ce chouette atelier ! J’y fais un adaptation d’un Bai Jia Bei, couverture aux 100 voeux ou aux 100 rêves. Parce que, mes petites dames, ils faut qu’elles en aient encore des rêves. Important !

 

Suis sur instagram @marioncailleret et aussi sur FB on n’a pas 4 bras.

Love sur vous !

(là, c’est un prototype de ce que je fais avec elle. Chaque carré de tissu correspond à un mot)

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6 commentaires pour “Entrer pour sortir”

  1. Et je pleure… Souvenirs terrifiant des visites… Le son des grilles en fer qui se ferment, si lourdes portes qui se referment après tes pas. Si lourdes que tout vibre en soi. Et les odeurs, l’odeur des carrelages froids,comme s’ils soufflaient un petit air glacé dans tes pas. Puis,les regards,les sourires,l’espoir et… Arf

  2. L’odeur ! Effectivement ! Un des premiers trucs que je fais en rentrant chez moi, c’est de me laver. Et je prends souvent une longue douche (pardon pour la planète, mais j’en ai besoin)

  3. Une belle histoire que ces visites en prison…
    Une jolie couverture aussi…
    Bravo et merci pour eux (enfin elles si j’ai bien compris)

  4. Merci pour ce beau texte qui donne une réalité à l’inimaginable.

  5. question bête tu arrives combien de temps à l’avance pour pouvoir etre sûre de passer le temps que tu dois passer avec les femmes ? Je trouve ça chouette tes ateliers en prison elles doivent t’attendre avec impatience

  6. Il me faut en général entre 20 et 35 min pour entrer…

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