Marie-Poulette
ça caquète au poulailler


L’eau qui dort…

Je ne montre que ce que je veux bien montrer.

Souvent, j’essaie de montrer l’humanité. L’humanité des surveillants, parce qu’il y en a plein de très, très chouettes.

L’humanité des prisonnières, parce qu’il y en a de très, très chouettes (qui ont fait des bêtises, parfois grosses)…

Parce que j’aime ces ateliers.

Parenthèses pour elles et pour moi.

 

Et puis, y’a des fois, où c’est moins bien, moins agréable, moins sensible… ou plus, je ne sais pas bien.

 

 

C’est le dernier atelier d’une série de 9.

On est à 16 dans une petite pièce surchauffée. Fermée, à clé.

Je n’ai que 2 bras, 2 oreilles et une machine. J’enchaine, j’essaie d’aller vite pour satisfaire tout le monde…

Elle est là. Souvent, elle ne dit rien. Elle est très calme.

J’ai cousu son petit balluchon. Il est beau, plein de détails sensibles.

Elle est toujours douce, elle parle à voix basse. Toujours.

Le genre de détenue dont on se demande ce qui a pu se passer pour qu’elle se retrouve là.

 

Et il fait chaud et elles se pressent derrière moi, avec tout ce qu’il faut coudre…

Souvent, c’est particulier, les derniers ateliers.

On se dit au revoir… On ne se dit jamais à bientôt. Parce que si on les revoit bientôt, c’est qu’elles sont encore là. Si elles sont encore là, c’est qu’elles ne sont pas sorties.

On se dit bon courage…

 

Elle voudrait que j’ajoute les lettres d’un nom sur son balluchon.

Ça n’est pas que je ne veux pas, c’est que je ne peux pas.

Tout est assemblé.

C’est trop tard.

Elle ne veut pas l’entendre, elle ne peut pas l’entendre.

 

Elle voudrait que je lui donne du fil et une aiguille. Juste pour elle.

Juste pour qu’elle termine.

Ça n’est pas que je ne veux pas, c’est que je ne peux pas.

C’est la règle.

C’est comme ça. Personne ne repartir avec les aiguilles à broder en cellule.

Même elle, même si elle est douce et gentille. Même si elle est calme.

C’est la règle…

 

Alors, d’un coup, c’est l’explosion. L’eau qui dort se réveille.

Hurlements et cris.

Pleurs et gestes brusques.

 

Très vite, la porte s’ouvre.

Le chef entre. Elle sort.

On l’entend hurler dans les couloirs. Et hurle tout ce qu’elle trouve injuste.

 

Dans la salle, y’a un grand silence.

L’heure est passée. L’atelier est terminé.

La sortie se fait, un peu tendue… Pas de serrage de mains, pas de au revoir… Même pas de bon courage.

Une moche fin.

Une moche fin pour elles. Une moche fin pour moi.

Avec le sentiment de n’avoir pas réussi à faire bien, à faire mieux… Avec une sale impression de gâchis.

 

Et on comprend, bien sûr que l’on comprend que tant de frustrations quotidiennes ça fait bouillir à l’intérieur.

 

Je n’ai pas de super pouvoirs. Je n’ai même pas de pouvoirs du tout. Je compose comme je peux. Et parfois, je peux peu.

J’essaie pourtant de donner tout ce que je peux, tout en gardant ma peau, ma chemise…

 

Ça n’est vraiment pas que je ne veux pas, c’est juste que je ne peux pas toujours…

 

 

Je suis sortie éreintée de cette séance. Comme si un rouleau compresse m’avait ratatinée.

Je suis sortie en me disant que c’était bien que ça soit la dernière séance… Même si elle était moche.

J’ai essayé de ma dire que l’après-midi, j’allais à la maternité, m’occuper de Ce Bébé et de moi.

Malgré cette chouette petite vie qui pousse en moi, c’est un peu resté, cette impression de moche.

 

Parce que voilà, pour la première fois, j’ai eu peur… Peur d’une de mes petites dames.

Et je suis tellement navrée d’avoir eu peur.

 

Aujourd’hui, c’était le dernier atelier ailleurs, un vrai dernier, où on se dit au revoir… Une des dames m’a dit « et votre mari, il vous laisse venir ici, avec nous. Il n’a pas peur pour vous »

J’ai donc compris, que toute gentille que je suis, ma foi, la taule, ça n’est pas rose du tout. Ça peut aussi faire peur.

J’ai compris toute l’énergie qu’il faut pour venir y travailler tous les jours.

 

Bon, sinon, je suis sur FB : Chez Marie Poulette et pour quelques semaines encore, chez on n’a pas 4 bras (c’est là que je suis le plus)



Rendez-vous sur Hellocoton !



Un commentaire pour “L’eau qui dort…”

  1. C’est beaucoup d’amour et aussi du courage qu’il afut pour faire tout ça… c’es surtout une très belle histoire, une belle leçon de vie…

Laissez un commentaire