Marie-Poulette
ça caquète au poulailler


Prisonnières mères

Si vous découvrez cette chronique sur les prisons, vous pouvez aussi aller zieuter la genèse de ces ateliers qui explique tout, mais aussi « pourquoi j’y vais ? » et le petit mouchoir.

(je précise avant toutes choses que j’avais prévu de faire cet article en tout début de semaine… indépendamment de l’actualité)

Je travaille en quartier femmes.

Avec elles, nous faisons des petits tapis de jeux et de lecture pour leurs enfants.

Pour leurs neveux, leurs petits enfants.

Pour des enfants.

Ces petites broderies créent un lien avec leur enfant. Un  cordon. Juste un fil.

 

Elles sont en prison et elles sont mères.

 

Et je me pose des dizaines de questions. Sur la manière d’être mère. Ce qui fait qu’on est mère…

 

Elles, elles racontent, elles disent.

 

 

Il y a celles qui sont enceintes, qui attendent un enfant.
Elles s’accrochent à leur bébé comme à une bouée de sauvetage.

Comme à un avenir, un possible.

Un bébé, c’est la vie.

Enceintes, elles ne sont pas seules à purger la peine.

Elles ont une main en permanence sur leur ventre.

Pour protéger, pour rassurer et se rassurer.

Pour aimer et être aimées.

 

 

Il y a celles qui ont des petits, dehors.

Ils sont avec leur père.

Ils sont avec leur grand-mère.

Ils sont avec leur tante.

Ils ne sont pas avec elles.

Elles ne sont pas avec eux.

Elles ne sont pas là pour les bisous-guéris, pour les coquillettes au beurre, pour tenir la main, pour donner le doliprane, pour rire, pour embrasser quand c’est dur.

Et c’est dur.

Elles sont mères.

 

Il y a celles qui ont des petits, dehors, chez d’autres qu’elles ne connaissent pas.

Celle qui a appris juste avant l’atelier que ses enfants sont séparés, dans 3 familles différentes.

Elle pouvait accepter qu’ils soient chez d’autres. Mais qu’ils soient ensemble.

Qu’ils soient une famille ensemble, pour qu’ils puissent se faire des bisous-guéris, pour manger des coquillettes au beurre, pour se donner la main et la serrer fort, pour rire, pour pleurer, pour s’embrasser quand c’est dur…

Elle ne pleure pas. Elle ravale ses larmes.

Elle demande si elle peut faire 3 petits tapis, pour ses 3 petits.

Petits bouts d’elle, pour eux.

Elle est mère.
Il y a aussi celles dont on ne peut pas même pas concevoir ce qu’elles ont fait.

Celles qui ont tué un père, un oncle. Le père. L’oncle.

Elles sont mères.

Comment peuvent-elles être mères, en fait ?

Comment font-elles quand leurs enfants viennent les voir ?

Que se disent-ils ?

Se parlent-ils ?

S’aiment-ils ?

On aime toujours sa mère. Mais quand elle a tué son père… Comment on aime sa mère ?

Elles, elles sont là. Elles les aiment.

Et elles les attendent.

Elles les attendent encore une fois.

Elles sont leur mère. Le veulent-ils ?

 

 

 

Et y a celles. Celles dont j’ose à peine parler.

Celles qui glacent mon cœur de mère.

Celles qui ont tué un enfant.

Je ne peux pas comprendre et je ne cherche surtout pas à les comprendre.

Quand je suis là-bas, je m’efforce de ne pas juger leurs actes, leur passé.

Je suis là, avec elles. Maintenant.

Pas de passé. On n’en parle pas.

L’atelier est un temps en dehors du temps.

Je ne comprends pas.

Elles savent que je ne peux pas comprendre.

Que personne ne peut comprendre.

Je ne sais même pas si elles comprennent ce qu’elles ont fait.

Et elles sont mères. Parce qu’il y a d’autres enfants.

Qu’elles aiment plus que tout.

Pour eux, elles brodent.

Elles mettent tout leur amour.

Elles ne sortiront que quand elles seront grands-mères.

Peuvent-elles encore être mères ?

Je ne cherche pas à répondre à cette question.

Personne ne peut. Il n’y a que leurs enfants qui ont la réponse.

Et elles, elles se sentent mères.

Elles parlent de ces appartements familiaux, aménagés au sein de certaines prisons, où les détenues peuvent accueillir leur famille, pour 48 heures maximum.

Elles veulent accueillir leurs enfants chez elles. Mais, pas plus de 6 heures.

Un enfant, ça ne doit pas dormir en prison.

Même pour être avec elles.

Elles disent que c’est égoïste de faire ça. Elles doivent penser à leurs petits. Qu’ils soient bien.

Elles sont mères…

 

 

Et elles parlent de leurs enfants.

En parler, c’est les faire exister. Les avoir à leur côté.

Il y a :

 

Celle qui dit que sans ses enfants, elle serait morte. Qu’eux, c’est la vie.

 

Celle qui dit en grognant que les enfants, c’est pourri. C’est elle qui cache son travail. Et sur son tapis, on voit un petit cœur… avec un prénom. Celui de son fils. Elle est mère. Les autres ne le savent pas.

 

Celle qui n’a pas le droit de voir ses filles. Parce que le juge ne veut pas. Je ne comprends pas tout à son histoire. Mais elle ne peut pas les voir. Parce qu’elle ne sait pas s’en occuper. Elle ne sait pas comment leur donner à manger. Mais ce qu’elle sait, c’est qu’elle les aime. Mais elle ne sait pas être mère.

 

 

Et puis y’a moi.

Moi qui sors quand j’ai fini de travailler.

Moi qui vais chercher mes enfants.

Je leur fais des bisous-guéris, je leur fais des coquillettes au beurre, je leur tiens la main, je leur donne du doliprane, je ris, je les embrasse quand c’est dur.

Je suis avec eux.

Je suis mère.

Je suis libre d’être mère.

 

 

Et je me demande comment je ferais si j’étais à la place de mes petites dames.

Comment mes enfants me regarderaient.

 

Comment les enfants regardent une mère prisonnière ? Ils voient la mère ou la prisonnière ?

 

 

Petite précision : je n’excuse pas ce qu’elles ont fait.

Je me pose simplement des questions.

 

 

Autre précision plus technique : dans l’établissement dans lequel je travaille, il y a des cellules séparées pour les mamans d’enfants de moins de 18 mois.

Il y a donc des bébés en prison.

C’est un espace aménagé.

Les bébés sortent plusieurs fois par semaine, sans leur mère, pour être gardés en garderie.

Certaines mamans gardent leur bébé pendant ces 18 mois. Parce qu’un tout-petit a avant tout besoin de sa mère. D’autres décident de ne pas garder le bébé avec elles. Parce qu’un bébé n’a pas à être en prison. Elles les voient au parloir.

C’est leur choix. Leur choix de mère.

Et être mère, c’est choisir ce qu’on pense être le meilleur pour son enfant.

C’est être mère.

 

Allez, hop, hop, hop, vous pouvez commenter, avec plaisir même. Vous pouvez aimer ou pas. Vous pouvez partager, mais ça n’est pas obligé…

En revanche, j’enlèverai tous les com haineux ou bas du front. Parce que, ça n’est pas le lieu…

On peut papoter ici.

Mais aussi sur le profil de Marie Poulette ou celui de on n’a pas 4 bras (que vous pouvez liiiiiiiiikez…)

 

Dernière chose, j’ai fait un ajout, une modification sur le précédent article. Cette modification concerne le financement, vous pouvez y jetez un coup d’oeil : .

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4 commentaires pour “Prisonnières mères”

  1. Ah marion ! comme tu dit bien cet espace ! Comme tu dit bien les blessures et les manquent ….comme tu parle bien d’elles qui sont femmes et etres humains avec leurs faiblesses et leur choix ! merci merci merci …pour elles et pour tous ceux qui les côtoie

  2. Ah marion ! comme tu dit bien cet espace ! Comme tu dit bien les blessures et les manques ….comme tu parle bien d’elles qui sont femmes et etres humains avec leurs faiblesses et leur choix ! merci merci merci …pour elles et pour tous ceux qui les côtoie

  3. Mille mercis Rafaële !
    J’ai adoré l’écrire cet article !

  4. « Etre mère c’est choisir ce qu’on pense être le meilleur pour son enfant ».
    Cette phrase me laisse assez perplexe. Votre article est très humble, beaucoup de sensibilité, de réalité, de justesse. Mais cette phrase, je ne la trouve pas complète ou du moins inappropriée. On ne naît pas mère ( une fillette puis une femme ne sont pas pré-programmées pour s’occuper avec bienveillance de leur progéniture ) et ce n’est pas non plus l’arrivée de l’enfant qui fait de nous une mère.
    Alors « Etre mère c’est choisir ce qu’on pense être le meilleur pour son enfant » ? Cette phrase ne peut s’appliquer qu’à des catégories de mères qui ont un « équipement » psychique règlementaire si je puis m’exprimer ainsi.
    C’est en ce sens que cette phrase devrait être employée au conditionnel.
    Etre mère SERAIT de choisir ce qu’on pense être le mieux pour son enfant  » ou bien encore y ajouter « ce qu’on pense être le mieux en théorie » pour son enfant.

    Peut-on qualifier de mère ces femmes qui n’agissent pas au quotidien dans l’intérêt de leurs enfants en les protégeant. Le rôle d’une mère est avant tout de prendre soin, de veiller et de protéger ses enfants. Il faut bien dissocier l’état biologique ( toutes les femmes peuvent être mère – biologiquement parlant – mais toutes ne sont pas capable d’assumer ce rôle psychique ).

    L’actualité sordide de ces dernières semaines ( et l’actualité en général) nous montre qu’une mère n’a peut être pas choisi ce qui était le meilleur pour sa fille. Elle reste une mère, c’est certain, au sens biologique du terme. Pour le reste, c’est un peu compromis.

    Etre mère ce n’est donc pas toujours choisir ce qu’on pense être le meilleur pour son enfant. Etre mère c’est aussi faire le pire sur son enfant.
    Tristes preuves et triste réalité.

    Merci en tous cas pour vos écrits

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