Marie-Poulette
ça caquète au poulailler


Se planter

Souvent, dans les ateliers, l’humeur est joyeuse. Même si ça râle, ça grogne, on rit. C’est gai et c’est un moment qui se veut comme ça, détenu, une parenthèse légère.

 

Aujourd’hui, elle est excitée comme une puce, elle veut rire, se marrer. Trop, peut-être.

C’est une petite dame, ronde comme pomme. Elle coud très bien, tout en finesse, en délicatesse, elle est assez discrète, d’ordinaire.

 

Aujourd’hui, elle est super énervée.

 

C’est une petite dame qui pourrait être ma voisine. Une dame qui d’apparence est bien sous tout rapport.

Sauf qu’elle est là-bas. Elle est dedans. je ne sais pas ce qu’elle a fait et je m’en fiche.

 

Aujourd’hui, elle est sur 220 volt.

 

Alors, elle enchaine les blagues qui de fil en aiguille deviennent très grivoises.

Et elle rit fort. Très fort.

– Hé, hé ! Quelle est la durée de vie d’une moule ???

Et ça piaffe, ça s’esclaffe…

 

– Hé, hé, hé, et celle-là : Quel est le point commun entre une femme et une pantoufle ?

Ça se marre encore plus fort. Elle pleure de rire. Larmes de crocodile de celle qui en fait trop.

 

Elle me dit : ça vous choque, hein ?

Non, ça ne me choque pas. Elle imagine quoi ? Que comme je suis dehors, je suis prude, une vierge effarouchée ?

Qu’une fois dehors, j’enfile une cornette ? Sornettes !

Ça ne me choque pas, mais ça me gonfle un peu. Je n’aime pas tellement les blagues, je n’aime pas rire sur commande, je n’aime quand ça rit trop fort, c’est comme quand ça crie trop fort.

Elle cherche à savoir. A savoir ce que je peux entendre, à savoir la limite de ce qu’elle peut dire. De ce qui est entendable.

 

– Ben moi, j’ai planté.

Je lève la tête : Pas grave. On peut se tromper, on prend un autre morceau de tissu et on recommence, ici, on a le droit de se planter.

Elle rit encore trop fort.

– Non ! J’ai planté, je l’ai planté.

Une autre : Ah ! moi aussi, j’ai planté !

– Ouais, mais moi, je ne l’ai pas loupé.

D’un coup, elle ne rit plus, elle ouvre grandes les vannes. Tout sort d’un coup. Les portes enfoncées, les pare-brises explosés, les clavicules cassées, les guet-apens loupés… et le jour de trop, le coup de trop. Elle, elle a tout supporté, mais le jour où il s’en est pris au gamin, elle attrapé le couteau de cuisine et elle a planté. Elle l’a planté.

Aucun regrets. Elle recommencerait. Sans hésiter.

 

Alors, y’a un silence.

A coin de l’oeil, je vois bien une petite larme. Une vraie. Personne ne l’a vue. Tout le monde a la tête dans son ouvrage. Ne pas voir. On ne regarde pas ça.

 

L’autre :  moi aussi, j’ai planté, mais je l’ai loupé, ce con ! Et dire qu’il me demande des parloirs. Enfoiré.

 

Et finalement, Elle plonge la main dans son sac en plastique, elle sort une toute petite fleur en tissu. Minuscule.

– C’est pour ma fille. Pour ma chérie, pour ma doudou, mon p’tit chat, ma puce, ma minette, ma mignonette. Pour ses cheveux. Qu’est-ce qu’elle va être jolie !

 

Et moi ? : Ben oui, elle va être jolie. Elle est belle cette fleur, elle est fine et délicate. C’est un beau travail… tout en douceur, plein d’amour.

 

C’est parfois un peu comme ça, les ateliers. On y dit des choses qui parfois doivent être dites, tout comme on tait ce qui dit être tu. On passe du chaud au froid en quelques secondes. Il faut savoir se taire, juste recevoir. Il ne faut pas juger, même pas questionner,  juste recevoir.

En revanche, il faut savoir s’émerveiller du beau. Toujours. En toutes circonstances.

 

Elles se livrent donc parfois. D’une certaine manière, ça les délivre et je repars chez moi un peu chargée d’émotions, même si j’essaie de ne pas me laisser engloutir. Parfois, c’est trop, trop lourd, alors, à mon tour, je décharge, sur vous. On partage un peu la peine, symboliquement. Et moi, je suis à nouveau plus légère. Alors, merci !

Allez, on garde le love ! Love sur vous, alors !

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9 commentaires pour “Se planter”

  1. J’ai pas de mots… je suis révoltée pour ces femmes qui ont combattu la violence par la violence…
    Bravo pour tes ateliers ! Une belle parenthèse pour elles

  2. Ho… Marie Poulette, des hugs et des chaudoudoux! Tu as su recevoir, comme elle a su extérioriser 🙂

    Encore des chaudoudoux pour toi 🙂

  3. Bravo pour ces ateliers ca doit leur faire un bien fou de pouvoir faire autre chose , de se liberer , de penser a autre chose .en tout cas moi je vous decouvre aujourd hui grace a un partage , en lisant ces quelques lignes , j ai pleurer , mais j ai aimé votre facon de parmer de ses femmes tout en pudeur , merci de ce moment partagé !!!

  4. Bon ben voila, je me retrouve avec les larmes aux yeux, c ‘est dur de ne pas montrer certaines émotions à certains moments, je comprend ton besoin de t’en extérioriser, je travaille en soins palliatif, ide, souvent j’ai envie de pleurer avec ces proches qui disent adieu à leur amour,puis nous remercie de notre présence, comme ce matin, je sens mes yeux qui commence à piquer, et me dis pas maintenant plus tard : nous sommes leur soutien à ce moment là comme toi, leur roc du moment sur qui s’appuyer le temps d’un instant…

  5. Quelle belle initiative, j’ai beaucoup pensé à un projet d’intervention auprès de ces femmes, mais les autorisations sont compliquées! Peux-tu me contacter par mail pour me donner quelques tuyaux pour accelerer les procédures! Merci d’avance! Et merci pour ces témoignages qui me redonne envie de relancer un projet que j’avais abandonné! 😉

  6. Nicole, merci.
    En fait, je suis « rentrée » parce qu’on est venue me chercher, j’ai l’impression que l’administration pénitencière n’est pas super fan des initiatives individuelles. je pense que la bonne idée, serait de trouver une asso qui soutienne le projet. Enfin, je crois…

  7. Les larmes aux yeux…difficiles de trouver les mots… Merci pour votre force, votre soutien et Merci pour ce que vous pouvez leur apporter le temps de ces ateliers

  8. les larmes sont montées en lisant votre articles …..je suis …comment dire si touchée et cela m’atteint tellement car j’ai étè l’enfant entre deux parents sauf que ma mére à laisser faire ….continuez à leur donner un peu de joie des moments d’échappatoire

  9. Chapeau bas! et merci pour ces femmes…

    niveau associatif, Léo Lagrange a des actions réalisées en milieu pénitencier, peut être qu’en les contactant…

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